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Exercice d’archéologie du livre.

À propos de la première édition d’un recueil de Marot (1532).

lundi 20 août 2007, par Guillaume Berthon

Un article précédent proposait de rappeler au bibliographe novice quelques définitions et principes de ce que l’on a coutume de nommer la bibliographie matérielle, c’est-à-dire l’étude du livre en tant qu’objet. Cet article en propose une application immédiate, à partir de l’exemple de la première édition de L’Adolescence clémentine de Clément Marot (1532).

L’édition princeps de L’Adolescence clémentine offre un terrain privilégié pour une recherche d’histoire du livre. Avant tout, il faut savoir que le recueil revêt une importance particulière dans l’histoire de la poésie française de la Renaissance. Par ses très nombreuses éditions du vivant de Marot (les premières parutions parisiennes s’enchaînent à un rythme d’une édition tous les trois mois en moyenne, auxquelles s’ajoutent rapidement de régulières contrefaçons lyonnaises), ce premier recueil a de toute évidence exercé sur les lecteurs de l’époque une influence qu’il est difficile de sous-estimer. Or la date de la première impression du livre (l’achevé d’imprimer date du 12 août 1532) situe l’ouvrage à une époque charnière dans l’évolution des pratiques de l’imprimerie : environ cinquante ans après l’introduction des presses en France, le livre imprimé commence à s’écarter radicalement de la présentation du manuscrit qu’il avait d’abord imitée, et trouve déjà les traits essentiels qui lui façonnent le visage que nous lui connaissons encore aujourd’hui. L’édition marotique en est un exemple flagrant. Enfin, avantage pratique non négligeable, cette première édition dont peu de témoins sont actuellement documentés (Bibliothèque nationale de France (2 exemplaires), British Library) a été intégralement numérisée (en mode image) par les services de la BNF et se trouve ainsi disponible gratuitement pour tous les curieux sur le site la Bibliothèque [1].

Description de l’exemplaire BN Rés. Ye 1532 [2].

Commençons par une brève description (et sans commentaire) de l’aspect général de l’édition.

Le livre est vendu par le libraire Pierre Roffet dont l’adresse seule figure au titre, et le nom seulement à l’achevé d’imprimer, à la toute fin de l’ouvrage. L’imprimeur en est Geoffroy Tory comme l’indique ce même achevé d’imprimer (on parle parfois de colophon en référence à une pratique qui provient de la confection de manuscrits). L’imprimeur est celui qui dispose des presses et qui assure la fabrication de l’ouvrage avec son équipe d’ouvriers imprimeurs ; le libraire est souvent celui qui finance la plus grande partie de l’édition et surtout celui qui la vend dans son officine. Les deux rôles peuvent être tenus par la même personne.

L’édition bénéficie d’un privilège de trois ans, dont un bref extrait est donné au verso du titre. Il permet au libraire d’être assuré de récupérer sa mise initiale en étant assuré d’être le seul à vendre légalement le nouveau livre dans la zone et pour la durée couvertes par le privilège (les territoires sur lesquels le privilège est applicable ne sont pas précisés ici, mais plusieurs éléments extérieurs à cette édition laissent penser que le privilège obtenu par Pierre Roffet provient de la prévôté de Paris, applicable donc dans toute la comté de Paris).

Le seul trait qui ne peut pas être constaté directement sur la numérisation de la BNF est le format du livre (il faut pour cela pouvoir observer de près le papier). L’identification des formats est une tâche trop complexe pour être exposée ici [3]. Disons que l’édition qui nous occupe est un in-8° : une fois chaque grande feuille de papier imprimée recto-verso pliée quatre fois, on obtient huit feuillets ou encore 16 pages qui forment un cahier.

Mode d'imposition in-8°.

Le système de repérage choisi par l’imprimeur est le foliotage (la numérotation que l’on trouve dès le début du texte en haut à droite ne concerne que le recto de chaque feuillet, et non chaque page comme dans les cas de pagination). Le système des signatures (code composé d’une lettre ou d’un symbole quelconque et d’un chiffre (romain ou arabe), situé en bas à droite des rectos des premiers feuillets de chaque cahier) indique que l’ouvrage est composé d’un premier cahier de seulement 4 feuillets (signés [+ j, le titre], + ij, +iij, [+iiij, feuillet blanc omis dans la numérisation]), puis de 14 cahiers de huit feuillets (signés successivement A, B, C, ..., jusqu’à O), puis d’un dernier cahier de seulement 4 feuillets (signé P). La formule de collation du livre serait donc la suivante (il suffit de juxtaposer la liste des signatures des cahiers regroupées par le nombre de feuillets qu’ils contiennent) :


+4A-O8P4.

Ce qui signifie donc :
- un premier cahier de 4 feuillets signé + [dans la formule : +4],
- 14 cahiers de 8 feuillets chacun, signés de A à O (il ne faut pas compter la lettre J qui est plus ou moins confondue à l’époque avec la lettre I) [dans la formule : A-O8],
- et enfin un dernier cahier de 4 feuillets signé P [dans la formule : P4].

La signature particulière du premier cahier (qui aurait dû être signé A, s’il avait été le premier cahier effectivement imprimé) indique qu’il a été imprimé en dernier, avant d’être inséré au tout début de l’ouvrage au moment de la reliure ; le procédé est logique puisque ce cahier contient au f. + iij la table de l’ouvrage entier avec le renvoi précis aux feuillets qui ont donc dû être imprimés au préalable. Comme il constitue avec le dernier cahier les deux seuls cahiers de quatre feuillets, ils ont très certainement été imprimés ensemble comme un cahier normal de huit feuillets, à partir d’une même grande feuille de papier, imposée elle aussi in-8° : on a donc composé en même temps les quatre feuillets pour les textes liminaires et les quatre feuillets qui constituent les dernières pages de l’ouvrage, puis imprimé la grande feuille de papier correspondante, qui a enfin été coupée en deux pour obtenir les deux petits cahiers de quatre feuillets.

Les caractères utilisés sont exclusivement romains, et on note la présence de quelques lettrines (par exemple au f. i), mais l’absence d’illustrations. L’édition porte également des titres courants qui rappellent à chaque double page de quelle pièce il est question. Enfin, on notera que l’exemplaire en question est un exemplaire dit réglé : comme on l’observe facilement, des lignes qui encadrent le texte, et délimitent les marges, ont été tracées à la plume sur chaque page. Ces lignes ont été tracés à la main après l’impression et signalent un soin particulier apporté à l’exemplaire considéré.

Interprétation des données fournies par l’analyse matérielle.

Commençons par identifier les principaux acteurs de la fabrication du livre.

- Pierre Roffet est un libraire et imprimeur (il disposait d’une presse) relativement peu connu, spécialisé dans l’impression et le commerce d’ouvrages liturgiques (missels, psautiers, graduels et bréviaires) et de livres d’heures [4]. L’implantation de Roffet au cœur de l’île de la Cité, « Rue Neufve nostre Dame », lui permet de ne pas s’adresser qu’aux seuls clercs que vise une grande partie de sa production, mais également aux nobles et aux bourgeois qui se pressent autour du siège du Parlement. Il est en outre relieur juré de l’Université et effectue de nombreux travaux pour le roi (dont l’un de ses fils deviendra relieur attitré), ce qui constitue une position institutionnelle non négligeable.

- Geoffroy Tory est une personnalité mieux connue. Premier imprimeur du roi (autre marque de distinction), comme ne manque pas de le rappeler l’achevé d’imprimer, il constitue une figure importante de la Renaissance française, véritablement polyvalente (érudit, éditeur de textes latins, écrivain en latin et en français, décorateur et illustrateur, et enfin imprimeur). Comme on le voit au recto du titre de notre édition, il est l’auteur d’un distique latin en l’honneur de Marot (signé Go[dofredus] Torinus Biturgicus [de Bourges]), signe d’une collaboration fructueuse entre l’auteur et un imprimeur-humaniste d’une stature impressionnante. Geoffroy Tory, qui meurt peu après (probablement fin 1533) aura le temps d’introduire dans une réédition de L’Adolescence clémentine l’usage de l’accent aigu, de la cédille et de l’apostrophe, qui ne sont pas encore présents ici.

Ce que l’on peut retenir des deux figures qui président à la naissance de l’œuvre marotique, au-delà de leur disparité, c’est leur position officielle enviable, marquée par la proximité de la cour. L’Adolescence clémentine est le livre d’un valet de chambre du roi (position essentiellement honorifique qui justifie l’octroi de gages réguliers), imprimé par l’imprimeur du roi, humaniste de renom, et vendu par un homme qui effectue pour lui de nombreuses reliures. C’est marquer que le recueil marotique, au-delà de son succès populaire (dû en particulier aux chansons, connues et mises en musique bien avant leur publication), est un ouvrage qui prend sa naissance autour de la cour et du roi et parmi les humanistes (comme les poèmes liminaires en latin le rappellent), ce qui permet de contextualiser plus finement l’œuvre (les traductions en français qui ouvrent le recueil, par exemple, ou les pièces courtisanes). Si l’on parle ainsi souvent de Marot comme d’un poète populaire en raison du grand nombre d’éditions de ses œuvres à paraître au XVIe siècle [5], il est fort probable que les œuvres de Marot aient été lues dans des milieux socioculturels très différents, et comprises en conséquence.

L’aspect global de la première édition marotique n’évoque en tout cas que de loin les petits livrets populaires très souvent illustrés. À ce titre, l’utilisation des caractères romains, encore peu fréquente à l’époque pour l’édition de poésie en français, mais qui est plus ou moins devenue la règle pour les ouvrages en latin (avec l’usage des italiques), marque bien la dignité particulière d’un recueil poétique peu commun. Le soin apporté en général à l’édition (foliotage, titres courants, table avec renvois précis aux feuillets) signale à son tour une entreprise singulière. Le choix du mode d’imposition (in-8°), qui aurait pu être plus modeste (in-12°, ou in-16, formats courants pour ce type d’ouvrages, même si l’in-8° est également représenté) indique également la volonté de proposer un ouvrage de qualité. L’achat du papier représentant en général une bonne moitié de l’investissement total nécessaire pour la fabrication du livre, la présence de marges généreuses et de pages blanches est un luxe remarquable. Le mode d’imposition in-8° nécessite ainsi l’utilisation de 15 feuilles complètes pour imprimer l’ensemble de l’ouvrage. Lorsque le libraire-imprimeur lyonnais contrefait l’édition parisienne (dès 1533) en la recopiant mot à mot, il choisit un format bien plus petit associé à des caractères de taille réduite, ce qui lui permet d’imprimer l’ensemble de l’ouvrage avec seulement 5 feuilles de papier ! L’investissement réalisé par Pierre Roffet explique le besoin de demander un privilège (démarche qui n’est pas encore obligatoire dans cette première moitié du XVIe siècle). Inutile de préciser que celui-ci, malgré les nombreuses contrefaçons, n’a pas dû regretter son opération, la première réédition de L’Adolescence clémentine ayant été achevée d’imprimer le 13 novembre, et entreprise peut-être trois semaines plus tôt, ce qui permet de supposer que l’édition princeps s’est fort bien vendue en deux mois à peine.

Enfin, l’impression séparée du premier et du dernier cahier, telle que nous l’avons établie plus haut, fournit quelques renseignements supplémentaires sur la conception de l’édition.
- Elle permet tout d’abord à l’imprimeur de proposer au lecteur un ouvrage dont le contenu précis est affiché dès les premières pages du livre (option plus élégante qu’une table finale, car la table prend ainsi place au sein du dispositif publicitaire que constituent page de titre (une invention des livres imprimés, absente de la confection des manuscrits), poèmes liminaires faisant l’éloge de l’auteur et du livre, et préface de l’auteur présentant l’ouvrage).
- Mais elle permet également de déterminer plus précisément la part prise par Marot à l’impression de son ouvrage. La préface qui s’y trouve est en effet datée du 12 août 1532 (f. + ij v°), date identique à celle que porte l’achevé d’imprimer à la dernière page du livre. Il arrive régulièrement que la date portée par les textes liminaires soit antérieure à celle de l’achevé d’imprimer (par exemple dans l’édition des Œuvres de 1538 du même Marot), ce qui suppose que les textes ont été livrés avant le début de l’impression. La présence d’une même date pour la préface et l’achevé d’imprimer permet de penser que le texte a été sinon composé, du moins donné à l’imprimeur le jour d’achèvement de l’ouvrage, et donc que l’auteur a relativement suivi sa fabrication, même s’il n’a pas forcément participé au travail de correction (ce que seule une comparaison des différents exemplaires de cette édition permet de déterminer).

Comme Marot fait état dans cette préface de publications (au sens large d’une divulgation par divers moyens (imprimés, manuscrits, chansons)) non contrôlées et de mauvaise qualité de ses œuvres, cette première édition de L’Adolescence clémentine apparaît bien comme la première pierre de l’édifice de papier que le poète commence à ériger en 1532 pour lutter contre une diffusion corrompue de sa poésie. La préface fait ainsi retentir les premiers accents de la fierté d’un auteur à succès, bien décidé à prendre en main la divulgation de ses œuvres, et s’entourant à cette fin de personnages et de moyens à la mesure de son entreprise - parmi lesquels, sans doute, la bienveillance royale, Marot n’hésitant pas à peindre François Ier en protecteur des lettres et des arts (ainsi dans cette édition, au verso du f. cxiiij : « Disant O Roy, amoureux des neuf Muses | Roy en qui sont leurs sciences infuses » etc.).

On pourrait pousser plus loin l’investigation, en étudiant de plus près le détail de cette première édition, et en particulier en comparant plusieurs exemplaires, pour déterminer quelles ont été les corrections sous presse, et forcer ainsi la porte de l’atelier de Tory. La comparaison avec les autres éditions du poète, antérieures et postérieures, permet également de préciser de nombreuses analyses, et de mieux comprendre la nature du projet poétique marotique tel qu’il se réalise dans les livres qui sont indissociables de son entreprise.

P.-S.

Pour référence : Guillaume Berthon, "Exercice d’archéologie du livre : à propos de la première édition d’un recueil de Marot (1532)", Panurge, http://www.panurge.org/spip.php?article37, posté le 20/08/2007.

Illustration : Correggio, Portrait d’un homme, détail, ca. 1525 (source : Wikimedia Commons).

Notes

[1Il est fortement recommandé pour une lecture aisée de cet article de télécharger le document intégralement depuis le site de Gallica. Il sera alors consultable en format PDF, bien plus commode (et rapide) à manier. La taille du fichier est de 22 MO.

[2Rappelons qu’en raison des techniques de fabrication du livre au XVIe siècle, les différents exemplaires d’une même édition sont tous potentiellement différents, puisque les typographes introduisent régulièrement en cours d’impression des corrections au texte déjà composé et imprimé sur une partie des feuilles, le phénomène entraînant des divergences d’état entre tel et tel exemplaire, différences qui peuvent être relativement importantes (voir notre précédent article). Nous nous contentons de l’étude du seul exemplaire numérisé par la BNF sans tenir compte d’autres états de l’édition.

[3Au besoin, on pourra consulter un manuel de bibliographie pour en acquérir les rudiments, par exemple celui de Philip GASKELL, A New Introduction to bibliography, Oxford, Clarendon Press, 1974. Pour des explications en français, on trouvera une présentation synthétique des questions de fabrication du livre au XVIe siècle dans le chapitre écrit par Jeanne VEYRIN-FORRER dans la grande Histoire de l’édition française. Le livre conquérant. Du Moyen Âge au milieu du XVIIe siècle, Henri-Jean MARTIN, Roger CHARTIER, et Jean-Pierre VIVET (dir.), Paris, Promodis, 1983, t. I, p. 279-301.

[4Il existe un intéressant site danois consacré au livre d’heures. On trouve également sur le site des Bibliothèques de Clermont-Ferrand une présentation très synthétique de ce qu’est un livre d’heures.

[5Le terme « populaire » est de toute façon quelque peu galvaudé et, comme tel, ne veut pas dire grand chose. Roger Chartier a souvent rappelé que « le populaire ne gît pas dans des corpus qu’il suffirait de repérer, inventorier et décrire. Avant tout, il qualifie un mode de relation, une manière d’utiliser des objets ou des normes qui circulent dans toute la société mais qui sont reçus, compris, maniés de diverses façons » (Culture écrite et société : l’ordre des livres (XIVe - XVIIe siècle), Paris, Albin Michel, 1996).

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